L’Agilité, une histoire Humaine ?

Dans Tendances - Métiers , 28 octobre, 2020

L'Agilité ? Encore ? Car il est vrai que s'il y a bien un sujet qui est sur toutes les lèvres et dans toutes les têtes aujourd'hui, du moins au sein des organisations professionnelles, un sujet qui donne des cheveux blancs à nombres de managers, directeurs et de nombreuses équipes, c'est bien l'Agilité et les transformations "Agiles" qui battent leur plein un peu partout dans le monde. Mais ce n'est pas sous le biais de recettes, méthodes ou applications de « Framework » que je souhaite en parler.

Laurent FIOLET Responsable de mission @Niort

Je me suis plongé dans ce « mindset » Agile à l’origine de toutes ces transformations il y a maintenant quelques années, d’abord avec la théorie, puis sur le terrain en étant acteur ou en prenant part à ces mutations organisationnelles et des processus de travail.

Sans trop me mouiller, je peux affirmer que le passage à cet état d’esprit et ce fonctionnement Agile au sein des entreprises est confronté à pléthores d’obstacles, plutôt humains, qui amènent leurs lots de débats, de conflits, de résistances et d’échecs, avec l’apparition de camps en faveur ou contre cette philosophie.

J’ai aussi récemment été influencé par la lecture d’un livre, Sapiens : A brief History of Human Kind, de Yuval Noah Harari, qui, en simplifiant un peu et sous certains aspects, reconnecte notre Histoire d’être humain et d’évolution à notre nature biologique, cognitive et sociale.

Ce serait donc plutôt autour de ce lien entre notre nature profonde d’être humain et le concept d’Agilité, que nous essayons d’appliquer au milieu professionnel, que j’aimerais poser ces quelques lignes. Et plus précisément, pour le passionné de sciences que je suis, et notamment de la Biologie et des écosystèmes qui régissent notre planète, c’est de l’angle de vue de nos entrailles biologiques et cognitives, et de notre position de simple maillon dans l’extraordinaire système de notre belle Terre, que j’aimerais aborder le sujet.

L’Agilité est souvent perçue comme une idée ou un concept nouveau, une approche nouvelle, pour certain un effet de mode et même parfois une lubie. Et en bout de ligne, comme une contrainte.

Mais les principes défendus par l’Agilité sont-ils vraiment nouveaux ?

L’Agilité, c’est quoi ? Je ne veux évidemment froisser personne et rester simple. Je définirais l’Agilité comme une approche empirique d’appréhender les incertitudes et la complexité d’un environnement en perpétuel changement, en perpétuelle mutation, en ne cessant jamais d’avancer et d’expérimenter, tout en apprenant de manière continue et en éliminant régulièrement ce qui n’apporte pas de valeur ou d’avantage.

Tiens, ça ne vous rappelle pas quelque chose ? Ce ne serait pas la manière dont notre mère Nature (pour définir simplement tout ce qui nous entoure) avance depuis toujours ? Ne sommes-nous pas nous-même le produit, toujours en évolution, de cette adaptation permanente de cette Nature ? Le fruit de ses nombreux essais, de ses nombreux « échecs » et au final de ses merveilleuses réussites ?

Pour se rapprocher de nous, à notre échelle d’être humain, notre cerveau semble fonctionner ainsi car notre histoire et notre épopée Humaine sont jalonnées d’expérimentations, d’échecs, d’apprentissages et d’avancées extraordinaires. L’Histoire de l’Humanité est l’application des principes définis par l’Agilité.

Allons encore un cran plus près, il nous a tous fallu à un moment apprendre à marcher, il a fallu essayer, essayer et essayer encore sans se soucier de l’échec, parfois douloureux, sans se soucier du regard des autres. Personne ne nous a dicté le « comment faire », nous avions cet objectif en nous et né de l’observation des adultes. Et puis, à force d’essais, d’observations, de remises en question et d’analyses nous nous sommes redressés sur nos 2 jambes sans tomber. Les bébés et même les enfants sont de formidables « machines » Agiles.

A vrai dire, je pense que notre processus complet d’apprentissage et d’évolution jusqu’à notre mort s’appuie sur cette philosophie de l’empirisme, de l’expérience, du partage et donc de l’Agilité. Sans que nous nous en rendions compte, parce que c’est notre biais naturel.

La recherche et les chercheurs fonctionnent ainsi, par l’expérimentation, l’apprentissage sur les échecs successifs, le travail en équipe et le partage pour finalement aboutir au succès.

Parmi nos plus belles découvertes et avancées humaines, nombres ont vu leur naissance de manière totalement fortuite et imprévue grâce à cette approche en cycles et en essais, grâce à cet esprit Agile. Des erreurs malheureuses qui se sont avérées au final de bien plus grandes avancées que l’objectif initial.

Un processus souvent représenté ainsi pour illustrer l’Agilité et qui permet l’apparition de valeurs intermédiaires et finales, pourtant non recherchées initialement :

J’ai même envie de dire, un peu comme une provocation, peut-on être Humain si l’on n’est pas Agile ?

Pour revenir au sujet des transformations Agiles de nos organisations professionnelles, ce qui me trotte dans la tête c’est donc pourquoi tant de difficultés et de refus pour appréhender et appliquer un fonctionnement qui n’est finalement que le fondement des règles qui régissent le monde qui nous entoure et du vivant depuis des millions d’années ? Un fonctionnement qui n’est finalement, j’ai envie de dire, que du bon sens pour tout être Humain ? Un fonctionnement qui a fait notre succès en tant qu’espèce.

A quel moment avons-nous oublié, dénié ou commencé à contester ce fonctionnement Agile qui intrinsèquement nous représente, nous guide et nous définit ?

A quelle étape de notre vie, individuellement, nous déconnectons-nous de ce fonctionnement ?

Pour élargir la réflexion, nous constatons que cette déconnexion de principes et règles, dites naturelles, qui régissent notre monde fait écho dans de nombreux domaines au cœur des débats et des remises en question de notre société moderne. Notamment, par exemple, autour des discours écologiques, prônant l’idée que l’Humain et les sociétés qu’il a construites se sont progressivement détournés et déconnectés de la réalité et des mécanismes de son environnement. Déconnectés de son propre fonctionnement biologique et donc de sa propre nature. Nécessitant ainsi une reconnexion urgente sous peine de se voir sanctionné sans ménagement par cette même Nature.

Pourquoi nos organisations du travail ne pourraient-elles pas elles aussi se reconnecter à ce fonctionnement naturel ? Et je m’interroge sur le pourquoi tant d’efforts et de contraintes ressentis pour revenir à une notion si naturelle et si profondément ancrée en nous ? Pourquoi tant d’échecs ?

Je vois pour ma part l’Agilité qui tente de se frayer un chemin au cœur des organisations de nos entreprises comme l’un des maillons de toutes les reconnexions qu’il nous est nécessaire d’amorcer.

Ce que nous voyons se développer au sein des entreprises aujourd’hui, n’est-ce pas finalement qu’une tentative légitime de reconnexion à notre mode de fonctionnement naturel ? Une reconnexion qui pourrait alors nous simplifier la vie au travail, la rendre plus authentique et plus fluide.

Mais attention, je parle bien ici d’esprit Agile, car c’est aux principes d’Agilité dans leurs globalités, ceux sur lesquels l’Humanité s’appuie depuis sa naissance qu’il est selon moi nécessaire de se reconnecter. Et pas seulement à des Framework (Scrum, Kanban, et autres…) qui utilisés, sortis d’une vraie pensée Agile, ne seraient alors que des méthodes ou des recettes dénuées de leur sens et appliquées sans réelle compréhension, et forcément sans succès.

Peut-être alors que nous laisser porter et aller vers ces transformations, et donc à cette reconnexion à ces mécanismes et systèmes de valeurs si naturels, serait une des clés d’un meilleur équilibre dans nos organisations du travail et dans nos milieux professionnels. Une des clés d’une reconnexion de notre système de production de valeur avec la Nature. Une des clés de notre bien-être et notre rapport à notre activité professionnelle.

Et en bout de chaine rapporter du sens, une meilleure efficacité et plus de place pour l’innovation individuelle et par extension, collective.